Gerard Louis
June 21, 2008 · Print This Article
“Je n’ai pas appris la musique pour rien”
Après Pourtan tou rekomansé, le producteur-arrangeur remonte à la charge avec Si to kapav vini… Un opus résolument festif de 9 titres. L’auteur-compositeur y raconte son enfance passée dans une chaumière à Tranquebar. Et n’oublie pas un cher disparu… En attendant la sortie, prévue pour le 14 mars, le grand Gérard Louis répond à nos questions et nous livre le secret du son qui lui est si caractéristique.
Gérard Louis, votre 2e album solo s’intitule Si to kapav vini… Quel est le sens de ce titre ?
C’est aussi le titre de la chanson-phare de l’album. Sur ce morceau, je raconte l’histoire d’une fille qui aime danser et qui lance un défi à d’autres personnes d’essayer de danser avec elle. En sous-titre, il y est écrit Bambolé, qui est une chanson invitant toujours à faire la fête sur des airs festifs.
Sur un autre morceau, je raconte une partie de mon enfance passée dans une case en paille à Tranquebar. Une maison au sol maçonné de bouse de vache. On faisait cuire à manger dans un foyer à l’extérieur. Je me rappelle cette fumée qui monte quand le bois est trempé après une averse… Ce sont des choses que j’ai connues et que je raconte.
Des souvenirs personnels présents sur votre album ?
Je crois que le moment le plus poignant est cet hommage que je rends à Sylvio Ravina dans une chanson que j’ai composée pour lui. Sylvio était le premier à avoir révolutionné la musique mauricienne à travers l’harmonica…
… notamment au sein de Cassiya.
Je l’ai invité à jouer sur Marlène. Avant, nous avions travaillé ensemble dans un hôtel du Nord. Il était alors mon chef de groupe. Deux ans après sa mort, je lui rends un hommage, chanté en compagnie des artistes qui l’ont côtoyé : Sandra Mayotte, Natty Jah, Désiré François, Alain Ramanissum, Maïsta, Bruno Malcolm, Meera Mohun et Edward Doyal.
Quelle est la part de Gérard Louis dans cet hommage ?
Je suis l’auteur-compositeur et arrangeur de Nou pa pou blié toi. Je ne me suis pas mis de l’avant dans ce morceau. Comme tous les chanteurs participant à ce titre, je ne chante que des petites mesures. Je conclus, cependant, la chanson. Le clip est déjà prêt.
Ce départ vous a beaucoup touché…
Quand il y a eu une cassure entre Cassiya et moi, certains musiciens ont continué avec le groupe et d’autres sont venus avec moi. Sylvio était de ceux-là. La reconnaissance est très importante à mes yeux.
Revenons à Si to kapav vini… quelle est sa couleur musicale ?
C’est un album qui reflète le son Gérard Louis. Mon premier solo était un peu nostalgique, à l’exception de la chanson-titre qui était festive. Or, mon 2e album est à 90% festif. Le morceau-titre Si to kapav vini… a un rythme malgache, mais la langue est mauricienne. Le reste est du séga ambiance. J’ai aussi fait une reprise de la Rivière Tanier de la défunte Rosemay Nelson.
La nostalgie semble très présente chez vous…
Je suis né dans une case en paille le soir. Ça a, d’ailleurs, donné le morceau Né asoir. Je repense souvent aux choses liées à cette période de ma vie, dont La Rivière Tanier. C’est pour ça que j’ai repris ce morceau.
Comment procédez-vous pour écrire les paroles de vos chansons ?
La première chose qui me vient à l’esprit est la mélodie du refrain. À partir de là, tout le reste suit : le refrain, d’abord, qui doit me toucher. Souvent, le texte vient en même temps. Tout découle de la mélodie et de ce qu’elle m’inspire comme thème pour les paroles. Une fois le refrain en tête, je cherche l’introduction. Je commence toujours par le refrain quand j’écris. Si ça m’accroche, je l’utilise ; sinon, je le mets dans un coin.
D’où puisez-vous votre inspiration ?
Chaque matin, je fais une petite marche. L’inspiration me vient souvent lors de ces balades matinales. Pour la chanson en hommage à Sylvio Ravina, je suis parti de chez moi à 5h du matin pour rentrer à 6h10. Et 7h30, j’avais déjà complètement écrit le texte. La tâche n’était pas très difficile puisque je connaissais très bien la personne.
Qu’est-ce qui fait la spécificité sonore Gérard Louis ?
Les phrases de mes chansons comprennent presque toujours 11 syllabes. Ce nombre de syllabes correspond à mes mélodies. C’est presque un tic chez moi et c’est ce qui fait mon style. C’est quelque chose qui est en moi comme un format que j’ai dans la tête.
Un ami, Mario Potiron, m’écrit parfois des paroles. Je lui demande toujours de me donner des phrases en 11 syllabes. Je sais que ma mélodie collera toujours dans cette longueur de phrase. Quand je compose la musique pour Sandra Mayotte, par exemple, je dois enlever beaucoup de mots de son texte. Car quand Sandra écrit une chanson, c’est souvent comme une lettre. Si je n’enlève pas des mots, la musique ne reflétera pas le son Gérard Louis.
Qu’est-ce qu’une belle mélodie pour vous ?
Une mélodie doit impérativement avoir des sentiments. Si un artiste me demande de faire un arrangement pour une de ses chansons, la mélodie doit m’accrocher et renfermer des sentiments. Sinon, je ne peux pas le faire.
Vous êtes aujourd’hui un producteur et un arrangeur de renom. Quel regard portez-vous sur votre cheminement dans la musique ?
Je me dis que je n’ai pas appris la musique pour rien. Je dois dire que j’ai appris la musique par obligation pour pouvoir intégrer un orchestre d’hôtel. J’étais au chômage, j’avais des enfants et pas de quoi manger. Avant, je jouais comme ça dans une chorale. Étudier la musique devenait une obligation. Je me suis fixé un but à mes débuts : celui d’arriver au niveau où je suis actuellement.
J’ai commencé comme un simple musicien dans un hôtel ; après, je suis devenu le responsable du groupe. J’ai aussi joué au sein de Windblows, un groupe professionnel du séga, et je commençais aussi à réaliser des arrangements pour Cassiya. Après, je me suis lancé dans la production et j’ai commencé à arranger des chansons pour des grands chanteurs de l’océan Indien. Je n’ai pas travaillé pour rien. J’ai commencé à apprendre la musique en 1991 et essaye d’en vivre.
Que pense Gérard Louis le producteur-arrangeur du 2e album de Gérard Louis le musicien-chanteur ?
Vous êtes en train de me demander ce que ce pense de mon travail… Je n’ai pas honte de dire que je ne suis pas un chanteur. J’ai dû chanter deux chansons au sein de Cassiya car je sais que nous avons un lead singer, que je respecte et qui a une belle voix. J’ai dû commencer à chanter sur mon album solo Pourtan tou rekomansé pour honorer un contrat passé avec un promoteur…
Comment qualifiez-vous l’artiste que vous êtes ?
Auteur-compositeur-arrangeur. On doit comprendre qu’un chanteur n’est pas forcément être un auteur-compositeur. De même qu’un auteur-compositeur n’est pas forcément un chanteur.
Mon 2e solo a été réalisé avec un certain “contentement” dans l’idée de faire un album qui mette l’ambiance. Je me ferai réellement plaisir avec l’album essentiellement instrumental que je compte sortir prochainement. Cet opus comprendra seulement 3 chansons à voix : celles de Sandra Mayotte, Bruno Malcolm et Gervais Grivon. Pour ce qui est des musiciens, on retrouvera Meddy Gerville, Noël Jean, Philippe Thomas, Dario Mannick, Jean-Michel Ah Yong et mon orchestre.
Beaucoup de ceux qui ont travaillé avec vous laissent entendre que vous êtes sévère pour tout ce qui touche à la musique…
Je préfère le mot “sérieux” à “sévère.” Parfois, j’entends des arrangeurs qui travaillent dans le studio dire “pa bizin zot per, mo pa Gérard Louis !” Il n’y a pas lieu d’avoir peur de moi. Mais, il est vrai que je ne fais pas de cadeau. Si une personne ne peut pas chanter, je le lui dis. Si une autre ne peut pas faire une chose convenablement, je le lui dis aussi. Ça évite de perdre du temps. À l’étranger, quand un musicien ne peut pas jouer quelque chose, on paye un autre musicien pour le faire à sa place. Pourquoi on ne pourrait pas en faire autant ici ? Le travail de studio, ce n’est pas de la rigolade ! On doit être professionnel dans ce qu’on fait !
Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ?
J’écoute beaucoup de musiques africaines… bien qu’à un moment, j’ai longtemps écouté bien des artistes américains : Earl Clugh, Dave Crusin, Bob James, George Benson et Michel Petruccianni. Mon chanteur préféré est Yves Duteuil. Après avoir emmagasiné tout ça, je me tourne vers la musique africaine. D’ailleurs, avoir une autre orientation est un plus pour faire des arrangements.
Je ne suis pas en train de dire que je n’écoute pas du tout de séga. Je suis pour la musique mauricienne. J’aime l’artiste mauricien qui crée. Quand j’entends un séga à la radio, ça doit m’apporter quelque chose. Je dois pouvoir me dire que c’est beau, que c’est intéressant. Je n’écoute pas trop pour ne pas avoir à critiquer. Je ne veux pas être de ceux qui critiquent de manière négative.
La plus belle mélodie à vos oreilles…
Pour les enfants du monde entier, d’Yves Duteuil. C’est comme des pleurs en silence…


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