La nouvelle musique mauricienne
August 23, 2007 · Print This Article
Elle reste à définir. Chantée le plus souvent en créole, elle prend une autre forme que le traditonnel sega et s’ouvre davantage pour se forger une identité. Ceux qui ont suivi son évolution l’ont compris : la chanson mauricienne est en passe de franchir un cap, tant musicalement que textuellement. Evoloziq, La foule et Nicholas Larché sont de ceux qui, sans doute, incarnent les tenants de cette évolution.
Musicalité inédite mise en branle par une nouvelle vague d’artistes qui expriment une quête identitaire et culturelle mauricienne. Les apports étrangers rendent cette mauricianité sonore encore plus originale…
Le quadricolore aurait davantage de couleurs si on s’était livré à un mélange coloré. Or, la nouvelle vague de paroliers et de musiciens mauriciens n’a pas attendu 40 ans pour brasser la culture musicale au gré des influences diverses. S’en dégagent des sons et des textes inédits. Des styles respirant l’air du temps. Un air de nouveauté au parfum d’une musicalité élaborée. L’exemple le plus médiatisé de cette transformation est Evoloziq.
Sagga. Cette fusion du sega et du ragga est une musique mise au point par Mystere ? (Rory Gowin) et Nive M (Mevin Ramsamy). La volonté d’élargir le répertoire de styles donnera aussi le sap, contraction du sagga et du rap. Ces sonorités traduisent la musique qu’écoutent ces artistes. Des sons mélangés au sega. Mystere ? concède ne pas avoir toujours aimé le sega. Cela ne lui correspondait pas. “J’ai découvert sa vraie valeur au fil du temps. Le sega est dans nos gènes. C’est indispensable pour percer.” Il l’adaptera donc à son goût.
Résonance novatrice. Nive M dit remarquer que dans le sega conventionnel, “seuls la mélodie et le texte changent, mais la base et le rythme restent inchangés.” Mystere ? de renchérir que nombre d’artistes d’ici auraient tendance “à copier ce qui vient d’ailleurs.” Forts de ce constat, les deux acolytes concoctent une sonorité enrichie d’influences du ragga. Un genre qui leur est propre. Résonance novatrice d’une musicalité mauricienne évoluée. Évolution logique. Ya Ya Evoloziq !
Créateur sonore. Ces deux musiciens disent être à cheval sur le caractère inédit des sons produits. Toute ressemblance est bannie d’office. Le paradoxe veut que Mystere ? et Nive M ne jouent d’aucun instrument conventionnel. Ils se réclament plus volontiers créateurs-arrangeurs de sonorités. L’ordinateur étant l’instrument qui matérialise leur créativité en vibrations sonores. Une manière particulière de concevoir la musique.
La Foule. Le processus de création reste, cependant, le même que chez ceux jouant d’un instrument. Nitin Duva Pentiah, du groupe La Foule, explique que sa guitare lui permet de transposer une pensée musicale (mélodie…) en notes et en accords jusqu’à produire le son imaginé. La Foule se particularise par un fonctionnement collectif. Chacun de ses dix membres apporte sa contribution à l’élaboration des compositions… jusqu’à obtenir un mélange agréable. Les influences personnelles donnent ainsi un style sur lequel il est difficile de coller une étiquette. Ce serait trop simple d’affirmer que cette musique est un brassage de rock et de reggae autant que de sega.
Propos. Les circonstances qui ont donné lieu à la création du groupe éclairent davantage son propos. La Foule ne mâche pas ses mots (lire paroles en hors-texte). Cette formation est née de la rencontre de cinq amis musiciens étudiant en Australie. “Maurice était le sujet qui revenait le plus souvent dans nos conversations. On se demandait quelle serait notre contribution au pays”, relate Nitin Duva Pentiah. Ces jeunes avaient la musique en commun. Elle sera le médium utilisé pour distiller leurs pensées. Le fil conducteur du groupe. Sa philosophie. Sa vision de Maurice.
Nitin s’interroge : “Pourquoi le Japon est un pays qui connaît un certain succès ? Parce que les Japonais sont fiers de leur pays.” Et de poursuivre qu’une situation semblable serait souhaitable pour Maurice. “Ce qui fera avancer le pays est que le peuple se regroupe derrière un développement humain mis en commun. Si tout un chacun faisait confiance à son prochain, se regroupait comme un banc de sardines, le peuple serait moins vulnérable… par rapport aux décisions prises pour le pays.”
L’union et la force. L’appellation La Foule est une représentation de cette cause commune. Une conception d’un idéal pour le pays, véhiculée en toile de fond par certaines chansons du groupe. Conception qui se développe au fur et à mesure que mûrissent ces musiciens et au gré de leurs observations de la société. La collectivité et la liberté d’expression sont les deux éléments-phares de cette formation. Une identité forte est ainsi conférée à la sonorité lafoullienne. Mélange de sons et de silences pratiqué à dix.
Seul sur scène. Nicholas Larché décoche ses flèches en solitaire. Sa guitare est instrumentée pour projeter au loin des paroles d’une déchirante vérité. Ce chanteur et guitariste distille un style où se fondent et se confondent blues et classique pour aboutir à une musique mauricienne. Une identité culturelle davantage accentuée par ses textes… auxquels une importance particulière est accordée. “Mes chansons traitent des valeurs que nous avons perdues, que nous avons délaissées ou que nous négligeons toujours.”
Engagé. Les paroles de Nicholas Larché tapent sur ce qui ne lui semble pas clair. Outre une identité culturelle qui se perd - avant même avoir existé dans la tête de beaucoup -, le chanteur se livre également à de vibrants hommages au patrimoine ainsi qu’à la femme. Larché s’inscrit résolument dans un registre engagé. “Ce n’est pas une revendication en tant que tel, mais une tentative de faire prendre conscience de ce que nous sommes et de ce que nous vivons.” La chanson est pour lui un moyen direct de disséminer une pensée au plus grand nombre. Ainsi, ses textes incitent autant à une réflexion qu’à une interrogation. “À chacun de trouver la réponse qui lui convient.”
Observation. Le pays tend à progresser, mais le peuple semble stagner, dit en substance Nicholas Larché. Il observe que la jeunesse éprouve le besoin d’exorciser sa frustration qui découle d’un “horizon bouché.” La crise universitaire semble, d’ailleurs, en attester. Si une certaine jeunesse extériorise cette tension de manière non constructive, une autre a recours à l’art.
Ce besoin d’expression donne une impulsion à la nouvelle vague de chanteurs et de musiciens mauriciens, qui injectent leur ressenti dans leurs musiques et leurs paroles. Une authenticité qu’ils n’entendent pas sacrifier sur l’autel du commercial. Caractère inédit et métissé qui, telle une forêt vierge, reste à explorer, souligne Mystere ?


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